le culte pur

Dis :

« Lui, Dieu est Un !

Dieu !…

L’impénétrable !

Il n’engendre pas ;

Il n’est pas engendré ;

Nul n’est égal à lui ! »

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Et nunc manet in te

le monothéisme

Le « monothéisme » a un caractère essentiellement « solaire ». Il n’est nulle part plus « sensible » que dans le désert, où la diversité des choses est réduite à son minimum, et où, en même temps, les mirages font apparaître tout ce qu’a d’illusoire le monde manifesté. Là, le rayonnement solaire produit les choses et les détruit tour à tour ; ou plutôt, car il est inexact de dire qu’il les détruit, il les transforme et les résorbe après les avoir manifestées. On ne pourrait trouver une image plus vraie de l’Unité se déployant extérieurement dans la multiplicité sans cesser d’être elle-même et sans en être affectée, puis ramenant à elle, toujours selon les apparences, cette multiplicité qui, en réalité, n’en est jamais sortie, car il ne saurait rien y avoir en dehors du Principe, auquel on ne peut rien ajouter et duquel on ne peut rien retrancher, parce qu’il est l’indivisible totalité de l’Existence unique. Dans la lumière intense des pays d’Orient, il suffit de voir pour comprendre ces choses, pour en saisir immédiatement la vérité profonde ; et surtout il semble impossible de ne pas les comprendre ainsi dans le désert, où le soleil trace les Noms divins en lettres de feu dans le ciel (René Guénon).

il n’y a pas de péché

Il n’y a pas de péché, pas plus initial que posthume, sauf à convenir que la Mère de tous les possibles corrompt l’homme, le tente et l’entraîne à sa perte dans un tourbillon infernal qui le conduirait du Paradis aux Enfers, lesquels n’interviennent en rien dans la doctrine éternelle, leur nom, déjà, ne figurant pas dans son vocabulaire ; le Christ le dit à Marie-Madelaine : le péché n’existe pas, c’est vous qui le faites exister, à vos yeux, exclusivement.

« Ce que Moïse couvre d’un voile est dévoilé par la doctrine du Christ » (Suger), ce qui veut dire notamment qu’il n’y a pas plus d’enfers que de paradis ; depuis l’art paléolithique jusqu’au roman, qui commence à les évoquer, c’est à partir du 13ème s., avec son catéchisme et dans un but pédagogique, que l’Église développe ces notions du point de vue moral. Ainsi le péché est associé depuis à la création, c’est même en cela que se caractérisent plus ou moins les religions ; on est donc amené à préciser une notion qui se comprend généralement comme négative en ce sens qu’elle appelle la punition. Or le péché n’est rien de moins que le destin ; l’homme « mange de l’arbre » parce que Dieu fait de l’arbre une nourriture, de sorte que la tentation devient le moteur de la vie et c’est à cela que la religion demande de se soumettre : la compréhension de cette tentation, et sa résolution en Christ. Mais de tout cela, c’est lui seul qui décide.

les cons

Que vient faire cette catégorie d’individus dans ma page volante, c’est simple : elle représente les dernières extrémités de la manifestation du principe, la plus lourde, qu’il est utile de connaître et qui de toute façon nous concerne tous plus ou moins ; on est forcément le con de quelqu’un, et c’est bien de cela qu’il s’agit de nous libérer, spirituellement parlant. Le sujet est inépuisable, quelques règles de première urgence, fruits d’une longue expérience, s’imposent.

Premièrement, les cons se considèrent comme seuls au monde, comme est seul le premier homme, celui du chapitre I de la Genèse biblique : il sait tout, il a tout vu, son jugement est sans appel car il est juste et parfait, et comme il est mâle et femelle, indifféremment, ainsi qu’est Adam première époque, il est l’homme majuscule, universel, l’identité suprême! C’est pourquoi il est invincible, ce dont il ne doute jamais ; il ne faut donc jamais se battre contre eux, cela est très clair avec le gros con, avec le con de base c’est moins compliqué, ça l’est encore beaucoup moins avec le petit con et le con débutant ; les tactiques de défenses, pour différentes, n’en sont pas moins exclusivement d’ordre subtil, puisque, quel que soit son degré de développement, le con est invincible. Il faut bien comprendre cela afin de se composer une attitude adéquate en cas d’urgence, car il est nécessaire, que dis-je, vital parfois, de demeurer impassible au spectacle affligeant de leur seule présence.

Le con de base, en général – il y a des exceptions, il faut s’attendre à tout avec eux – n’est pas violent, physiquement, et s’il lui arrive de hurler il en vient rarement aux mains ; il suffit de regarder un point précis de sa physionomie, un point noir sur son front par exemple, c’est ce que l’on appelle avoir le regard « traversant », pour le calmer, tout au moins un instant afin prendre congé ; il arrive même, découragé par ton inertie, qu’il se retire persuadé d’avoir affaire à un con. Succulent ! Le gros con, par contre, est le plus souvent violent ; il gesticule, a des mots grossiers, des gestes menaçants, et comme son excitation influe sur son humeur animale, on risque de prendre un coup après qu’il ait éructé le mot « connard », retiens bien, c’est la clé de sol de son vocabulaire qui donne le signal d’une perte de contrôle de lui-même ; le fait qu’il ne se range pas dans cette catégorie montre la parfaite ignorance de sa nature, mais encore, en se réservant cette faveur de pas l’être, connard, il laisse entendre qu’il appartient à l’élite qui la dénonce ! C’est là, mon frère, que tu dois être à la hauteur de la situation : il faut doser ton indifférence, juste assez pour qu’il sente que tu es toujours là, sans plus, et surtout lui montrer qu’il ne t’impressionne pas, ce qui d’ailleurs est un exercice d’une grande subtilité. Une seule et unique règle : reste muet, pas un mot, pas une mimique, pas un battement de paupière ; ne quitte jamais de l’œil le même point noir sur son visage, quelque chose à laquelle tu t’accroches comme, par gros temps, le naufragé à sa planche de salut. S’il avance, tu bats proportionnellement en retraite, tu t’arrêtes quand il s’arrête, lui fait face absolument car il ne doit toujours pas t’impressionner ; c’est en effet un exercice extrêmement enrichissant, à tous les points de vue. Quoi qu’il arrive, tu fais face, Dieu seul sait ce qui va se passer et c’est bien suffisant ; il t’offre, bien malgré lui, l’occasion de tester et améliorer ta maîtrise de soi, et c’est là que tu es gagnant, que tu le dépasses infiniment alors qu’il est certain de te dominer et de te réduire au néant dont il procède.

Le petit con, c’est autre chose, il faut le prendre comme au judo c’est-à-dire te servir de son élan pour le mettre à terre ; c’est encore plus valable pour le con débutant avec qui tu peux même te permettre un mot, « vous ne vous sentez pas bien ? » par exemple, ou, « vous avez tout à fait raison de vous fâcher si vous pensez vraiment que je vous prends pour un con » ; cela prend un certain temps avant que la phrase ne parvienne à sa cervelle et ne l’analyse, le temps de prendre d’autres dispositions.

Le paravent de la connerie, selon le cas, est de nature peu différente car il doit être approprié aux genres en présence dont je n’évoque ici que les principaux. Nul n’a raison des cons, il faut bien te mettre cela dans la tête parce qu’ils sont seuls au monde, sans autre exemple qu’eux-mêmes, sans autre référence que leur individu, prototype et apothéose de la Création ; ça ne descendra pas plus bas mon frère, ma soeur, là, tu as pied. Maintenant, en tuant un con, malheureusement, on ne tue pas la connerie, sinon qui d’entre nous aurait hésité une seconde avant de s’y essayer ; par contre et c’est en cela qu’il nous intéresse, tuer le con en éveil ou qui sommeille en soi est une avancée capitale dans sa propre réalisation spirituelle. Tu ne réduiras jamais la connerie, il ne faut pas y compter, par contre, en lui faisant face, tu résous la tienne, chose inappréciable.

« Qui t’a appris que tu es nu ? »

« Mais l’Éternel Dieu appela l’homme et lui dit : Où es-tu ? Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le Jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. Et l’Éternel Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ? » (Louis Segond).

 Toute la création nous est révélée dans le troisième chapitre de l’Ancien Testament, avec cette apostrophe divine : « qui t’as appris que tu es nu ? » Qui t’as soufflé cette réalité que tu existes, que tu as l’être, cet être que tu fais tien comme une possession qui te serait allouée à tout jamais, malgré l’avertissement : « si tu en manges, tu en mourras ».

L’homme apprend qu’il est nu, jusque là il n’en sait rien mais dès lors, il est susceptible de tout connaître de sa condition ; en tant qu’homme en acte dans la totalité de son état il ne sait rien de lui et il n’a nul besoin de savoir quoi que ce soit le concernant distinctement, en tant qu’homme conscient de sa nudité, il a peur, au point de se couvrir  d’une ceinture végétale. C’est sa nudité qui lui fait peur, non son Dieu qui lui donne l’être et la vie donc et en effet, pourquoi le punirait-il quand il expérimente les possibilités qu’il lui offre avec l’« Arbre de la connaissance du bien et du mal » ? Dieu ne tend pas un piège à l’homme, il l’avertit, ce qui n’a rien à voir, du caractère singulier de l’Arbre en question.

Or cet apprentissage se conçoit à partir du moment où cet homme entre dans le temps, temps qui déjà est en attente au commencement, quand le prophète dit : « il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut le premier jour »,  et lorsque l’espace se définit, soit, l’« amour du Christ », tel que Paul le nomme, amour en longueur, en largeur, en profondeur et en hauteur (Eph. 17/19). C’est ce que disent la Bible et le Coran : « Dieu créa l’homme à son image, homme et femme il les créa, puis il les bénit et leur dit… », et, « Comment pouvez-vous ne pas croire en Dieu ? Il vous a donné la vie, alors que vous n’existiez pas. Il vous fera mourir, puis il vous ressuscitera, et vous serez ramenés à lui. » La « nudité » engendre sa propre réalisation à travers l’expérience de la vie qu’elle met au monde, cela veut dire que ce que l’on appelle le péché originel correspond à une mise en œuvre de son être propre, son développement dans tous les « mondes » que le Tout Puissant crée à son intention. L’homme, informel au commencement, « à l’image de Dieu » (1,27), « nu », est « formé de la poussière de la terre » (2,7), enfin il est recouvert « d’habits de peau » (3,21) ; en tant que tel il est toujours l’homme total sous les habits qui lui sont donnés, c’est en se couvrant de feuille de figuier qu’il voit qu’il est nu, qu’il prend réellement conscience de sa nudité, son corps grossier n’étant là que pour le lui rappeler. Le corps mortel est la preuve de l’être qui ne pourrait être sans lui.

Le premier « homme » ne sait pas qu’il est nu parce qu’il n’a aucune idée d’un quelconque état qu’il pourrait mettre en œuvre,  formel ou informel ; sous cette optique, il n’est pas plus nu que « couvert de peau », sot  qu’intelligent, pas plus actif que passif : il prend conscience de sa nudité en  pénétrant dans l’existence et c’est ce que réalise la « femme » que Dieu met auprès de lui, cette partie de lui-même qui le met au monde, qui lui donne effectivement naissance en ce monde présent : c’est bien là le rôle de la mère de tous les vivants, de tous les croyants selon le Coran ce qui revient au même, et que Dieu met à la disposition de l’« homme », tous deux  ne faisant qu’un ; une aide « semblable à lui » le seconde, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit son égale.

Les plus anciennes traditions font de la « femme » la Mère-Dieu, révélant à son « mari » sa vraie nature ; « formée » d’une de ses côtes, selon la Bible, il s’en attribue légitimement la paternité, mais ce n’est pas exactement ce que l’on voit dans la « Vénus » des cavernes qui mettent surtout en relief la possibilité universelle. Le terme Mère de tous les croyants est attribué, dans le monothéisme, à la Vierge Marie et au Prophète, elle participe de la « nudité » de l’homme dès avant qu’elle le mette au monde. C’est donc de lui-même que l’homme tient sa faculté de connaissance, par l’intermédiaire de son « épouse » c’est-à-dire par Dieu lui-même en ce qu’il « coule » (Maître Eckhart) directement en lui à travers elle ; le serpent n’est qu’un indicateur, un démiurge, qui ne fait que lui suggérer ses possibilités d’existence. « Qui t’a dit que tu es », puisque c’est cela au fond que veut dire l’apostrophe, qui t’a dit que tu as l’être ?

Ce qui est mis en relief, ici, avec « d’où savez-vous que vous étiez nu ? » (Vulgate), c’est une vision  d’un épisode particulier d’une humanité qui s’affirme en passant de l’état informel de l’« homme » du premier chapitre, l’« homme noble », à l’homme actuel, celui du troisième chapitre, indépendant, jouissant de toutes les facultés et attributions de l’état qui est le sien ; c’est ce qui ressort de ce passage de la Bible qui envisage l’être dans son état normal, connaissant en principe le bien et le mal, se superposant à l’homme actuel expérimentant le bien et le mal, pour ne faire qu’un seul homme. Deux regards l’homme susceptibles non pas de faire se rapprocher deux types incompatibles par nature, mais plutôt de distinguer l’être sous ces deux points de vue, totus homo, totus deus, sans mélange ni confusion, en un mot, sans histoire.

On ne nomme pas l’homme qui vient de manger de l’arbre, il est présenté en tant qu’« homme » dans toute l’étendue de son état, soit en possession de toutes ses prérogatives, formelles et informelles.

Le figuier

Nous avons certes créé l’Homme dans la forme la plus parfaite.
Ensuite, Nous l’avons ramené au niveau le plus bas,
sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres : ceux-là auront une récompense jamais interrompue
(Sourate 95).

L’homme actuel se situe entre l’homme le plus parfait, qui croit et accomplit ses bonnes œuvres, et l’homme le plus bas qui s’attribue les siennes : il participe de ces deux types, en quoi il est en même temps Homme, récompensé dans son éternité, et homme au plus bas niveau quand il ne croit pas. Si l’on raisonne dans l’instant, l’Homme est le premier homme, non pas avant qu’il ne chute mais après avoir chuté; si Dieu nous donne l’occasion d’expérimenter ces deux sortes d’états, c’est pour les réaliser dans l’instant éternel de sa divinité.

ce qui se dresse contre Dieu…

« Berdiaev rejoint, sur l’athéisme, Simone Weil qu’il n’a sans doute pas connue : ” Ce qui chez l’homme souffrant se dresse contre Dieu au nom de l’homme, n’est rien d’autre que la révolte du vrai Dieu lui-même. La révolte contre Dieu ne peut avoir lieu qu’au nom d’une idée plus haute que Dieu ”. »

François Mauriac, in, Le Bloc-Notes 1952-1962.

régression intellectuelle

La régression intellectuelle commence lorsque l’« Autre » prend la place de l’« Un », et l’on peut même situer dans le temps ce phénomène irréversible qui, sans conteste, bouleverse le plus cette humanité. Il se caractérise par une inversion dans l’ordre du mental, qui, de synthétique devient analytique ; on passe d’une pensée « centrifuge » à une pensée « centripète » qui s’introduit jusque dans la matière et se spécialise ; c’est ce que la Bible appelle le « manger de l’arbre » de la connaissance du bien et du mal. Cette distinction, artificielle, est à la base de tous les dualismes ; avec cette perte de connaissance de son soi se manifestent de nouveaux besoins compensateurs, que commandent les circonstances, elle explique notamment la naissance des religions, qui se mettent au service de la connaissance de l’« Autre », ce même « soi » qui, en se détachant de l’Un ou étant perdu de vue, crée son pendant matérialisé. L’écriture, la métallurgie et les sciences humaines deviennent les instruments de la connaissance distinctive, c’est alors que naissent les grands mythes, dont la Genèse biblique, celui de l’Atlantide, ce continent disparu que Platon décrit.

Cela décrit parfaitement le commencement de la fin, avec un « Autre », adulé ou exécré au gré des sentiments et d’une imagination raisonnable, et c’est peut-être là d’ailleurs que se posent les plus impénétrables interrogations que rencontrent les archéologues, en découvrant des vestiges de peuples totalement inconnus qui, jusqu’aux Scythes et aux Etrusques, ont encore la mémoire de ce bouleversement.

La Chute ou le « manger de l’arbre » n’a pas eu lieu dans le passé, elle n’entre pas dans l’histoire : elle la fait, et elle se produit tous les jours lorsque l’« Autre » dévore l’« Un » et finit par le nier. Elle signifie la disparition des mémoires du principe transcendant, laisse libre l’imagination du soi individuel au détriment du Soi, universel ; il s’agit bien d’une liberté, acquise, toute relative dans la mesure où elle ne fait que mettre en œuvre la volonté  de l’« Autre », en effet, mais cet « Autre » qui normalement ne se distingue pas de l’« Un ».

mille ans sont comme un jour

«  Le Christ n’est pas un concept : il est quelqu’un. Puisque l’Église ne peut les mener au Christ, que le Christ les mène à l’Église, fût-ce par le chemin le plus long ; comme Pierre le rappelait déjà aux premiers fidèles : ‟Pour Dieu, mille ans sont comme un  jour et un jour comme mille ans” »

François Mauriac, Le Bloc-Notes 1952-1962.

que ta volonté soit faite

« Pour vous, frères, comme Isaac, vous êtes enfants de la promesse ; et de même qu’alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’esprit, ainsi en est-il encore maintenant » (Galates : 4,29). C’est ce que dit la table d’émeraude en d’autres termes : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose » : une seule chose, c’est là le miracle.

Le volontarisme, cette attitude qui consiste à soumettre le réel à sa volonté, trouve sa négation dans cette parole de Paul et dans Hermès : celui qui est né selon la chair veut s’imposer à celui qui est né selon l’esprit. La pensée, la parole, l’acte d’une façon générale manifeste sur cette terre sa présence dans le ciel, comme le dit Maître Eckhart : « Marie n’eut-elle pas d’abord donné naissance à Dieu selon l’Esprit, jamais il ne serait né d’elle selon le corps ». Il existe une sorte de simultanéité du projet « céleste » et de son application « terrestre », et par conséquent une simultanéité de son inverse, de l’acte et du projet, cet acte, quel qu’il soit, étant le fruit de la volonté du Ciel ; comment pourrait-il en être autrement sauf à trouver à Dieu une puissance qu’il ne gouvernerait pas, ce qui est impossible.

 Comment le ciel, la radicale altérité qu’il signifie, pourrait-il devenir un modèle pour la terre ? La question est mal posée ou plutôt elle est incomplète ; il manque une donnée qu’est l’« isthme », en Islam notamment, non pas ce qui réunit deux mondes totalement indépendants en effet, mais ouvre sur le ciel une fenêtre logique : je ne vois pas ce qui est dans le ciel, je participe du ciel sans le savoir.

L’être, spirituel, est dans le ciel, son corps de chair est sur la terre ; il en est ainsi du Fils, totus homo, totus deus, du Coran, et d’autres Paroles qui s’établissent sur terre en tant que Médiateurs ou fils du Ciel et de la Terre. Intuition spirituelle, intellectuelle, le Saint Esprit, il s’agit toujours « d’une puissance déployée par Dieu avant la Pentecôte pour maintenir la créature dans la communion divine ou pour lui permettre d’y accéder » (Alexandre Westphal, Dictionnaire encyclopédique de la Bible). Jésus Christ, le Coran, « descendus » sur terre, inaugurent une nouvelle création qui consiste à ne pas distinguer réellement entre l’acte « céleste » et sa réplique obligatoire qu’est l’acte « terrestre », et cette nouvelle création, c’est la foi ; or tout le monde a la foi et donc est croyant, la différence, comme le disent les musulmans, c’est qu’il en est qui ne le savent pas.

Je veux ceci, je ne veux pas cela et j’y arrive, j’ai donc raison : fort bien, rien de plus normal, si ce n’est que seule s’accomplit la volonté divine, le reste…, c’est de la littérature !

Nom et identité

Le premier nom qui vient à l’esprit appartient à « celui qui donne la vie, le mouvement et l’être ». Dieu, l’Unique, Prajâpati, l’Infini…,  sont des noms de substitution, l’authentique s’étant perdu de vue dans la Chute. Le nom de famille, quant à lui, lieu d’une identité collective, est récent, il se substitut, aux 12 et 13èmes s., au nom individuel ; les 6 noms français les plus répandus sont majoritairement des prénoms, comme il en était auparavant : Martin, Bernard, Thomas, Petit, Robert, Richard… L’identité, très étroitement lié au nom, est une chose si  complexe qu’elle n’a jamais trouvé de définition satisfaisante.

Son nom est indéterminé parce que, rien ne lui échappant, Il est, dans sa totalité, l’inconnu par excellence ; nul ne le connait, nul ne peut le nommer si ce n’est lui-même. L’Être, Dieu, le maître de toute chose donc, est un terme générique qui s’applique à toutes les traditions spirituelles ; c’est à travers un nom d’emprunt, paradoxalement, que la créature entre en sympathie avec son Créateur. Les expressions « que ton nom soit sanctifié », « béni soit ton nom »…, impliquent nécessairement la bénédiction et la sanctification du nommé par son Esprit ; c’est d’ailleurs ce qui explique que l’intention soit admise ou réprouvée au même titre que l’action, Mathieu en parle au figuré mais très clairement avec ses deux oiseaux vendus pour un sou et dont pas un ne tombe à terre que Dieu ne le veuille, ce qui, du reste, corrobore l’idée de prédestination. La foi, la connaissance à plus forte raison, est la chose la plus indéfinissable qui soit et en effet, quel que soit le nom qu’on Lui donne et les circonstances, il n’est jamais prononcé en vain : « Méconnaître en soi la présence du Saint-Esprit, c’est, en quelque sorte, renier Dieu…, c’est, en tout cas, se priver des bénédictions qui y sont attachées. » (J.A. Bost).

La relation du croyant au Père et au Fils le transcende par l’intermédiaire de son Esprit, les trois en un. Et de même que Dieu est dans son Nom, de même l’homme est dans le sien, à ceci près qu’Il se connait lui-même tel qu’Il est, tandis que la créature est une manifestation accidentelle très limitée de sa propre personne, d’où le principe : le nom et le nommé sont une seule et même chose, il le contient dans sa totalité, esprit, âme et corps, où la raison elle-même est incapable d’aller ; il semble que le nom soit plus universel que le nommé dans la mesure où celui-ci ne perçoit que ce qu’il manifeste visiblement de sa totalité, le contrôle de son âme et de son esprit notamment lui échappant. La seule certitude que nous ayons d’une véritable identité tient en quelques mots, ceux-ci selon Jean (17, 21) : « afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé », en d’autres termes, l’identité est au nom ce que la « femme » est à l’« homme » du premier chapitre de la Genèse biblique, ou, ce que la Possibilité universelle est à l’Infini.

Quand on dit Dupont, Martin, chat, blanc, carré, on voit bien de qui ou de quoi il s’agit, pour autant, on n’a pas fait le tour du nommé en question, de loin s’en faut, de sorte que l’état civil et le dictionnaire ne donnent que des indications élémentaires de sa véritable identité qui permettent de situer physiquement l’individu ou l’objet mais pas de le connaître réellement, tel qu’il est « au commencement » c’est-à-dire, en principe, ou dans le Nom ou encore, « un en nous ». D’une façon générale, l’addition des dispositions physiques et mentales de ses membres compose une âme familiale, tout individu manifestant à sa façon une synthèse de son nom qui lui est particulière ; une identité élémentaire se profile qui varie avec les individus, mais si l’on était en mesure d’en juger de plus haut il en émergerait une constante significative fondée sur le sang, là encore selon toute apparence, lequel, comme on sait, est en relation étroite avec l’âme et par là avec le Saint-Esprit, la plus sensible Personne du Nom.

« il l’établira sur tous ses biens »

 L’expression est dans Mathieu (24,46/47) : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? Heureux ce serviteur que son maître, à son arrivée, trouva faisant ainsi ! En vérité, je vous le dis, il l’établira sur tous ses biens. »

et dans Luc (12, 43-48), idem : « Quel est donc l’économe fidèle et prudent que le maître établira sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable. Heureux ce serviteur, que le maître, à son arrivée, trouvera agissant ainsi ! Je vous le dis en vérité, il l’établira sur tous ses biens. »

parallèlement, dans Proverbes (8,23/31), avec l’action d’« établir » : « L’Éternel m’a créée la première de ses œuvres, avant ses œuvres les plus anciennes. J’ai été établie depuis l’éternité, dès le commencement, avant l’origine de la terre… » Il s’agit de la Sagesse, personnifiée ici par Marie : la Vierge, « Mère de son Père ».

le fils prodigue

Le parallèle du bon serviteur et de ses gens, avec l’Évangéliste et les hommes de bonne volonté, justifie la transposition de la terre au Ciel de cette « nourriture » et c’est là-dessus précisément que le Christ en croix établi Jean (19, 25/27), dans sa fonction filiale et sacerdotale : « ”Femme, voici ton fils”. Puis il dit au disciple : ”Voici ta mère”. Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui. »  Jean, comme le dit le Christ à Pierre, le représente parmi nous jusqu’à son retour, comme le contremaître représente son maître parmi ses serviteurs. Le serviteur bénéficie de cette nourriture par l’effet de son action de grâce, en relation objective avec sa bonne volonté par laquelle, depuis Enosch, petit-fils d’Adam, il invoque le Nom de l’Éternel.

La Sagesse porte en son sein la richesse du monde c’est-à-dire le Fils-Cosmos,  mais, elle le dit elle-même : « Comment cela se ferait-il puisque je ne connais point d’homme » ; il s’agit d’une richesse par procuration, car elle n’a rien qui lui soit propre, pas même cet enfant-Dieu qui ne la reconnaitra pas – « Qui es-tu, femme ? », lui dira-t-il. Cette femme universelle est la Vierge ; pureté sans tache, elle est là avant que le monde ne soit, ses dits biens étant la somme des possibilités qu’elle porte en elle sans son consentement explicite : « Qu’il me soit fait selon votre parole ! » Elle se distingue de la Mère en ce qu’elle est intacte de sa propre maternité, ne connaissant pas d’homme elle ne peut avoir eu avec lui le moindre rapport. C’est elle que l’Apôtre préféré prend avec lui jusqu’au retour du Maître, à titre d’héritier en tant que disciple, de fils, de conservateur et d’instructeur. Quant à son Apocalypse, la Révélation littéralement, elle lui est donnée avec la Vierge, elle s’inscrit par là-même dans sa mission providentielle, Révélation qui, avec la Vierge qui lui donne naissance en la Personne du Fils – il est lui-même la Révélation -, était là avant que le monde ne soit. Cela cadre avec la doctrine éternelle : on reconnait le principe paradoxal de pauvreté et de plénitude qu’elle représente et qui en effet est là de tout temps, principe de nourriture spirituelle dont les « gens », fidèles et infidèles, bénéficient uniformément, puisque c’est elle qui donne et reprend la vie sans distinction d’aucune sorte.

En effet la foi est indépendante de la morale et de la psychologie ; bon ou mauvais, puissant ou misérable, ces critères n’entrent pas en ligne de compte, de sorte, il suffit de le constater, que la Vie nous est donnée indifféremment par la Vierge sous couvert de l’Apôtre Jean,  dans le « temps convenable », c’est-à-dire dans le temps actuel. Nous sommes placés sous l’autorité de Jean, de son Église ; ce passage de l’Évangile nous met directement en cause sur le fond, à travers la Vierge « prise sur tous ses bien » il représente le Maître jusqu’à son retour, il est parmi nous jusqu’à ce jour de Noël qu’est la naissance éternelle du Christ en soi : « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (12,32) ; cela veut dire que la foi est permanente, qu’elle n’est pas une chose du passé ou à venir quand bien même nous échapperait-elle par moment et n’y croirions nous pas :  il t’établit sur tous ses biens. 

« L’homme, écarté de son centre originel,

se trouvait dès lors enfermé dans la sphère temporelle ; il ne pouvait plus rejoindre le point unique d’où toutes choses sont contemplées sous l’aspect de l’éternité. En d’autres termes, la possession du « sens de l’éternité » est liée à ce que toutes les traditions nomment… l’« état primordial », dont la restauration constitue le premier stade de la véritable initiation, étant la condition préalable de la conquête effective des états « supra-humains ». Le Paradis terrestre, d’ailleurs, représente proprement le « Centre du Monde », qui est le sens originel du mot Paradis.

René Guénon, « Le roi du monde ».