Image et reflets

"Indestructible en l'homme: la nostalgie de l'absolu" (Jean Biès)

la Grâce

La grâce divine intervient parfois, apparemment, en dehors de toute logique ou même hors de propos, comme bénéficiant indistinctement aux meilleurs et aux pires des individus ; à ce point que bien souvent on ne la comprend pas, et pourtant elle répond très exactement à des situations données, qu’elles nous serve ou nous desserve – les desseins de Dieu sont insondables, ne dit-on pas ? Pourquoi, dès lors, chercher à s’améliorer spirituellement, à s’enrichir financièrement, à s’imposer ou à disparaître de la vue du monde…, tout cela à force d’orgueil ou d’humilité, si ce n’est pour accomplir son propre destin ?

Car ce n’est pas moi qui veux ceci ou cela, c’est Dieu qui veut pour moi ; la sagesse voudrait donc que l’on ne veuille rien et le laisse faire, lui qui fait le ciel et la terre… Cela n’interdit pas que l’on agisse dans tel et tel but, plus ou moins avouables, mais si on ne garde pas à l’esprit que l’on n’est que son agent, son serviteur, tout ce qu’on fait n’a aucun sens. L’expression « si Dieu le veut » donne à l’acte tout son sens, indépendamment de la morale et de la bienséance, car il est conçu comme exprimant la volonté divine, ce qui n’est pas toujours facile à comprendre.

ouï-dire

« Je suis croyant comme je suis breton, comme on est brun ou blond  sans l’avoir voulu ; je n’ai donc aucune raison personnelle d’affirmer que ma foi vaut mieux qu’autre chose, n’ayant pu par moi-même goûter à autre chose »

entre le Ciel et la Terre…

« Sur ces hauteurs où il semble que Yahweh n’ait pas encore engendré de Médiateur, un homme sans « recours », pris entre l’irrémédiable et l’insaisissable, appartient plus à la mythologie qu’à la psychologie… » (Jean Carrière, in « L’Epervier de Maheux »)

le « Shomer Israël »

« Non, il ne sommeille ni ne dort, celui qui garde Israël »

le Psaume voudrait dire que le Shomer Israël se tiendrait exclusivement en état de veille, vigilant sur le seul plan terrestre ? On peut penser en effet qu’il ne succombe pas à l’endormissement et par là, soit toujours en éveil, mais alors son rôle laisserait de côté les autres « mondes », psychiques et spirituel, sur lesquels interviendrait un autre gardien ? Or, il est question du Gardien, Israël, seul et unique… Ce verset de la Bible demande une explication plus complète que celle du Gardien des apparences ; il fait l’objet d’une autre expression, dans un contexte tout différent.

« Le Shomer Israël qui jamais ne dort ni ne veille »

Ceci, qui réfère à un point fondamental de la doctrine, indique que ce Gardien se tient au-delà des états de manifestation et de non manifestation, que symbolisent la veille et le sommeil profond, le monde psychique se rapportant au sommeil paradoxal, celui qui correspond, ici, à « il ne sommeille ». Cela signifie que le Gardien est entré dans son Soi, qu’il est le Verbe lui-même, le principe absolu ; pendant qu’un homme dort sans rêver, son principe spirituel est le Verbe, le Suprême Brahma des doctrines hindoues, et cet état est, au delà de toute distinction, véritablement supra-individuel.

C’est souvent dans les questions qu’elle pose, auxquelles on ne sait que répondre, que la Bible prend toutes ses dimensions.

nuit et jour

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’esprit de Dieu se mouvait au dessus des eaux » (Gen. 1,1/2)

« Et ce jugement c’est que, la lumière étant venue dans le monde,
les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière,
parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
Car quiconque fait le mal hait la lumière, et ne vient point à la lumière,de peur que ses œuvres ne soient dévoilées »
(Jean 3,19/20)

C’est la lumière qui manifeste les ténèbres, et non l’inverse; cela voudrait dire que le bon est issu du mauvais, vraiment !

Or, « pas plus on échappe à la mort, pas plus on échappe à ses actes, bons ou mauvais »*. C’est précisément dans ce piège que tombe Adam, en « mangeant » ou faisant sien l’Arbre de la Contradiction, en créant lui-même ce qu’il nomme le bien et le mal, toute chose et son contraire, qui n’ont de réalité qu’à son point de vue d’homme.

« Avant » que soit la lumière, le bien et le mal, etc., il n’y a rien, c’est-à-dire Tout, indistinctement, ce dont rend compte, à défaut de mieux, la notion de « Ténèbres ».

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*« Évangiles apocryphes » Réunis et présentés par France Quéré, Paris, Seuil « Sagesses », 1983, p.97),

exister,

avoir l’être (Littré), mais encore

exister, du latin « ex stare » (« ex » = hors de, et « stare » = se trouver, être). Emprunté au latin classique ex(s)istere « sortir de, se manifester, se montrer ». Étymologie et Histoire XVème s. « être actuellement » (P. Cochon, Chronique, édition Vallet de Viriville, p. 345) ; 2ème moitié XVIème s. (Théologie naturelle de Raym. Sebond, ch. CCXCIII, fo419 vods Gdf. Compl. : le corps de Jésus Christ, existant là même au lieu de la substance du pain) ; 1760 « vivre » (Voltaire, Lettre Tressan, 12 nov. dans Littré).

Être hors de quoi !

Satan n’a aucun pouvoir sur elle

Le Mythe, comme le rite, de l’ordre de l’intemporel, unique et comme désincarné, est d’autant plus difficile à comprendre que nos facultés, dans leurs diversités, distinguent autant de voies qui l’envisagent qu’il y a d’individus. Cela vient de ce que tout se passe dans le domaine intermédiaire qu’est l’âme, le plus complexe et le plus secret domaine de l’être ; si son esprit et son corps, entre lesquels, avec Satan, elle se glisse, sont la simplicité même, ce en quoi d’ailleurs ils se ressemblent et sur lesquels il n’y a rien à dire, son âme, de par ses limites indéterminées et surtout de par sa nature quasiment ignorée – elle est la « terre » inconnue de l’être -, est un profond mystère.

« Je t’ai déjà exposé que, dans notre langue, le mot « âme » est un homonyme, qui s’applique à la chose qui reste de l’homme après la mort ; c’est sur cette chose que Satan n’a pas de pouvoir » (« Le livre des égarés »).

brève de Parvis

« Croire c’est bien, savoir, c’est mieux, mais tout cela n’est rien si ce n’est pas réalisé. »

« Soi » et « moi »

On lit, dans l’œuvre de René Guénon, que l’on ne peut pas prendre au sérieux les arguments d’ordre moral et sentimental basés sur la constatation d’une prétendue injustice dans l’inégalité des conditions humaines. Cette constatation, précise-t-il, provient uniquement de ce qu’on envisage toujours des faits particuliers en les isolant de l’ensemble dont ils font partie, alors que si on les replace dans cet ensemble, il ne saurait y avoir d’injustice, pas plus que de déséquilibre, puisque ces faits sont, comme tout le reste, des éléments de l’harmonie universelle. Partant de là : en serait-il autrement des états multiples de l’être, les uns seraient-ils préférables à d’autres, sinon d’un seul point de vue moral ou sentimental ?

On a comparé la manifestation du principe à l’image du soleil qui se reflète dans l’eau, laquelle image représente le « Soi », et son reflet, le « moi ». Selon cette image, la surface de l’eau figure un état particulier de l’être, comme l’état humain, le rayon lumineux, l’Intellect transcendant, reliant le soleil et son reflet. L’individu n’a donc d’existence qu’en tant que point de rencontre du rayon lumineux et du plan de réflexion ; quand il meurt, on dit du « Soi », universel, qu’il « transmigre », qu’il passe d’un corps à un autre, c’est-à-dire qu’il continue d’animer des existences contingentes. Dans ce contexte, les états multiples de l’être constituent une série indéterminée de plans de réflexions successifs, série que traverse le rayon « intellectuel ». Or, on ne saurait établir de hiérarchie entre ces plans de réflexion, sauf à parler d’états « antérieurs » et « postérieurs » à l’état humain, sachant qu’ils sont tous en simultanéité et qu’il ne saurait y avoir d’injustice ni de déséquilibre dans leur développement. Si donc il existe effectivement des états angéliques et des états infernaux, dits « supérieurs » et « inférieurs », sur quels critères devraient-ils s’organiser en tant que tels, dans quel ordre, selon qu’ils seraient plus ou moins spirituels, subtils ou grossiers, de quelle autre sorte de supériorité parlerait-on ? Toujours est-il, il ne saurait là encore y avoir d’injustice pas plus que de déséquilibre, puisque ces états sont, eux aussi, des éléments de l’harmonie universelle.

Reste que cet état humain, « central », étant épuisé, l’être participe toujours d’autres états dont certains, centraux ou périphériques, sont comparables à ce que sont en ce monde aussi bien les archanges que les animaux et les végétaux, participant tous ensemble des états de manifestation et de non manifestation qui n’ont de réalité que celle que leur confère le « Soi » en tant que principe suprême.

C’est ce que dit Shankarâchârya : « il n’y a véritablement pas d’autre transmigrant qu’Îshwara » ; principe de la manifestation en tant qu’Être, indépendant de toute manifestation, il est, par là même, l’harmonie universelle, sa « triple manifestation » ne constituant que son extériorité.

l’Enfer

La notion d’enfer n’est pas très claire, pas plus que le sujet n’a de prises tangibles sur ce monde; les Pères et les Maîtres n’y font guère allusion, la théologie actuelle ne nous y invite pas vraiment, et si René Guénon en étudie le symbolisme, c’est surtout pour le reporter à la théorie des états multiples de l’être.

La « Divine comédie », qui fait référence, est parue à un moment fort trouble du Christianisme qui remet en cause les fondements de sa doctrine (procès de Maître Eckhart) ; il faut compenser le vide intellectuel considérable qui se produit dans l’Église, Dante y participe de façon magistrale avec cette œuvre : il dramatise ce qui disparait en l’ornant d’une nouvelle symbolique, plus attachée à la forme qu’au fond, de sorte que les états multiples de la doctrine, vont se spécialiser sur fond de morale, avec séparation du Bien et du Mal par un Purgatoire. Il vient, en gros, qu’elle constitue un beau poème qui laisse plus d’obscurité qu’elle n’éclaire le croyant. Dante distingue trois sortes d’états « posthumes ». Un, l’être passe à un nouvel état individuel, autre que l’état humain donc, c’est l’Enfer ; deux, il demeure jusqu’à la fin du cycle humain dans ses prolongements subtils, Purgatoire ; trois, il passe dans un état supra-individuel ou universel, le Paradis ; le Salut correspond au deuxième cas, soit directement (Jean 3,16), soit par le Purgatoire.

Cela ne cadre pas vraiment avec cette théorie, qui envisage l’être comme participant simultanément d’une indéfinité d’états, dont des équivalents symboliques des enfers, du purgatoire et du paradis, compte tenu, d’ailleurs, que pour les saints, le paradis est encore un enfer ! On voit bien, l’être actuel étant dans le temps, qu’en « passant » dans un autre état à la fin de ses jours terrestres, il n’est plus dans le temps mais dans un autre état, possédant sans doute une condition analogue au temps mais qui ne supporte pas la comparaison, la conscience de ce monde ayant disparue. Or, changer d’état n’apporte ni ne retranche quoi que soit à l’être lui-même, éternel, puisqu’ils sont tous dans la simultanéité ;  on ne voit nulle part, en métaphysique, qu’un état soit meilleur ou pire qu’un autre et dans ce sens encore, que signifie le dit passage d’un état à un autre ?

Il y a trop de morale et de psychologie dans ce dogme, car l’Enfer est un dogme, en réalité.  Deux réflexions, non des moindres, s’opposent à la notion : le péché n’existe pas, le bien et le mal n’ont d’existence que terrestre. Marie de Magdala rapporte cette parole du Christ : le péché n’existe pas, c’est vous qui le faites exister. On trouve, dans un autre Évangile apocryphe, que pas plus on échappe à la mort, pas plus on échappe à ses actes, bons ou mauvais (« Histoire de Joseph le charpentier ») ; enfin Mathieu, à propos des deux passereaux vendus pour un sou, dit que pas un ne tombe à terre que Dieu ne le veuille ; les deux oiseaux représentent l’acte, l’un, du Ciel, est la Volonté divine, l’autre, de la terre, est sa manifestation. Rien ne se fait, rien ne se défait que Dieu ne le veuille : que sont, dans ces conditions, les affres de l’Enfer et les bienfaits du Paradis ? On ne voit pas que les tourments post mortem guérissent de quelque chose, ni que les béatitudes récompensent quoi que ce soit qui puissent avoir un rapport, même lointain, avec ce que nous disent nos sens et notre intelligence. Selon la théologie, Dieu est bon, ou rigoureux, la doctrine éternelle de son côté dit que toutes les possibilités de l’être qui doivent se manifester se manifestent, quelles qu’elles soient ; c’est nous qui disons ceci est bon, ceci est mauvais, mais uniquement par rapport à nous et encore, il s’en trouve toujours pour dire le contraire.

René Guénon, à propos du gnosticisme, mais cela peut s’appliquer au général, remarque « qu’il ne s’impose aux consciences ni par la violence ni par la menace de châtiments après la mort » (Statuts de la Revue « La Gnose », 1909). Sa pensée est claire, il y revient souvent, il n’emploie ces termes de « bien » et de « mal » que pour se faire mieux comprendre et en dehors de toute intention spécifiquement « morale », pour conclure : « les désordres partiels ne peuvent pas ne pas être, parce qu’ils sont des éléments nécessaires de l’ordre total » (« La crise du monde moderne »). Les enfers, comme le démiurge et autres « esprits » vagabonds, sont des images qu’il vaut mieux manipuler avec précaution !

« Au commencement »

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». 

Le premier verset de l’Évangile de Jean ouvre sur la doctrine chrétienne, comme la première sourate du Coran le résume, mais plus encore que cela, ils synthétisent la Parole, de sorte que les ayant lus, les ayant plus ou moins assimilés ou résolus, ils accomplissent en soi la doctrine éternelle. L’Évangile « spirituel »  (Clément d’Alexandrie) de Jean, qui « nous fait lire davantage dans la vie intérieure, dans l’âme du Verbe incarné » (Vulgate), est une invitation personnelle du Christ vivant à partager avec lui ce « Commencement » ; les deux Personnes de la proposition coordonnent, dans cette perspective : « il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean : III, 15). Ce Commencement est devant soi et nulle part ailleurs, on ne saurait mieux le dire que cela : « Comme le fait la Révélation (shruti) elle-même, nous devons commencer par le Mythe (itihâsa), la vérité pénultième, dont toute expérience est le reflet temporel. » (Ananda K. Coomaraswamy)

Une suite logique va du Verbe, premier élément nommé, à Dieu, et revient au Verbe : Dieu affirme le Verbe, il est le Verbe lui-même sans pour autant se substituer à lui ; le circuit, en forme d’Ouroboros, est fermé. Autrement dit le Verbe et Dieu, ou, le Verbe avec Dieu, signifie la première distinction produite dans l’Univers. Cela signifie qu’il y a d’abord le Verbe, puis Dieu, l’Éternel prenant en lui sa condition ; quelque chose de suffisamment important les distingue pour qu’un nom différent leur soit attribué, et ce quelque chose est l’Existence, elle est « Dieu dans le Verbe », et c’est ce Dieu-là qui crée les « cieux » et la « terre », le Verbe, immuable, permanent et inconditionné, étant indemne de ces productions, indemne de Dieu ; cela se vérifie.

Notons d’abord que le mot « Verbe » apparait à trois reprises : 3 est le nombre de l’« homme », et du ternaire dont il est partie prenante (Ciel, Terre, Homme), et le mot « Dieu », deux fois, qui est le nombre de la « femme », comme sont ses « deux » âmes, celle du « haut » et celle du « bas » ; Verbe et Dieu constituent une sorte de polarité, productrice de l’Univers. L’addition de ces deux nombres, 5, est encore celui de l’« homme » du premier chapitre de la Genèse ; la première distinction « productrice » dans l’Univers, celle de l’Infini et de la Possibilité universelle, est exprimée par le verset suivant : « Il (le Verbe) était au commencement avec Dieu ».

Soit le triangle stable E, C, T, représentation courante de l’être créé ; on prête une polarité à E avec le Ciel et à la Terre, laquelle polarité se répercute à tous les degrés de l’Univers sous les noms d’Homme et de Femme. Le sommet E représente l’Être, éternel, et il se projette dans la base qui représente sa manifestation, il la balaye, de C à T et inversement. Chaque instant élémentaire, projection de E sur C, T, fait de l’être un être nouveau que légitime le principe émetteur de qui il tient son existence, jusqu’à l’accomplissement de son destin ; c’est ce que dit un Évangile apocryphe : « pas plus on échappe à la mort, pas plus on échappe à ses actes, bons et mauvais » ; l’allusion à la morale demande une précision.

Or, l’Existence est toute inscrite dans la Possibilité universelle, elle est le fait de l’Être, soit du Dieu de la religion ou Créateur, qui lui-même ne se distingue pas du Non-Être, de sorte que l’on peut dire que le Verbe est au Non-Être, ce que Dieu est à l’Être. C’est ce que confirme le verset 5 qui s’applique à l’image des deux Mondes que sont les « Ténèbres » et la « Lumière », soit du Non-Être et de l’Être qui en est l’affirmation : « et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie ».

La lumière, le plus souvent, est observée comme ce qu’il y a au monde de bon, de positif, et les ténèbres comme ce qui est mauvais, négatif, Satan, confondu souvent avec le Diable. Ce qui en effet relève de la morale et plus spécialement de la théologie et de leurs convenances, « Dieu est lumière » (Jean 1,5 ; I Jean 1,5), s’oppose, dans la doctrine éternelle, aux « ténèbres » de l’Absolu, à l’inintelligible, ou encore au Néant « originel », « supérieur » : la lumière se rapporte à l’univers physique qu’éclaire mais aussi brûle le soleil, et les « ténèbres », à la métaphysique pure. Ce qui donc, ici, est renvoyé aux ténèbres, avec la « pierre » des bâtisseurs, est précisément ce vers quoi converge le regard intérieur de tous les êtres ; un antagonisme, malheureusement induit, s’immisce dans un même objet qui certes ne le dénature pas au fond, mais, par ce désaccord, il brouille et rend illisible cela même qui est recherché intuitivement par toute la Création : pourquoi les ténèbres ne devraient-elles concerner que le Diable, alors que lui-même, le Démiurge, l’Ange de Lumière au départ, œuvre à la réalisation de cette humanité telle que Dieu la veut, en ces termes : soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et l’assujettissez ? Or, qui d’autre que le Démiurge est chargé de cela ? Ces ténèbres, en réalité, ne reçoivent pas la lumière ni ne l’émettent, pas plus que quelque chose ne les pénètre ou s’en extrait, et c’est pourquoi Jean dit « Au commencement, Dieu (et non le Verbe) créa les cieux et la terre », ce qui d’ailleurs fait ressortir la multiplicité desdits cieux et la simplicité de la substance universelle, choses que totalise l’Homme ou Verbe, c’est-à-dire l’Acte, pur, « avant » que Dieu ne « dise » et ne « fasse » quoi que ce soit. Le Verbe, intransitif et donc sans objet, ne s’exprime pas, ne dit rien ; c’est là ce qui distingue la théologie actuelle de celle dite « négative » des premiers siècles. Le combat de la lumière et des ténèbres est une production récente de la philosophie, au préjudice de la tradition éternelle pour qui ces dernières sont la Révélation même, son aboutissement.

C’est bien la lumière qui manifeste les ténèbres, le symbolisme inverse étant impossible, c’est pourquoi Jean dit qu’elles ne la saisissent ni ne la reçoivent ; elles sont le Verbe et en effet, rien ne sort ni ne s’extrait de lui, sauf à ne plus être Infini. Par contre, l’intuition spirituelle, « l’étincelle de l’âme » de Maître Eckhart, la seule « lumière » réelle qui soit, l’Esprit Saint, nous met à même d’entrevoir par contraste les Ténèbres et de localiser le « trou noir » de l’espace spirituel de l’être, que rien n’approche ni de près ni de loin, et à côté de qui, avec la lumière des hommes justement, rien n’existe que de partiel et provisoire.

C’est encore ce malentendu qui induit l’idée de divinisation ou de déification, malheureusement appliquée à la « chose » cherchée au travers de son image. À propos de l’étincelle de l’âme, qui ne cherche et ne veut que son Dieu, il faut bien voir, contrairement à ce que l’on croit, qu’elle n’est pas un « germe » qui, par l’opération de l’Esprit Saint, développerait des possibilités qui jusque là seraient en puissance, car ce serait nier l’idée même de Possibilité universelle. Il y a là comme la teinte indélébile de la manie du progrès dont il semble très difficile de se débarrasser, un puissant leurre en tout cas, qui conduit à prendre au pied de la lettre et comme évidente une analogie mal comprise. La doctrine est très claire à ce sujet : rien de ce qui appartient à ce monde ne passe dans l’Autre « monde », seule l’intuition intellectuelle,  comme un simple signal se dissimulant sous la « peau » dont Dieu recouvre l’homme, elle seule, de par nature, est éternelle : la Révélation n’est pas une conquête, elle est la Réalité dernière que l’homme est incapable même d’imaginer et dont le Mythe rend compte.

La Possibilité universelle contient toutes les possibilité de l’être, qu’elles trouvent ou non leur réalisation sur terre, c’est ce que dit Jean : « Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui », ce qui, actualisé, se dit, toutes choses sont faites par lui, rien que par lui ; ce n’est pas moi qui me sauve, malgré tous mes efforts et ma bonne volonté, c’est mon être Dieu qui, à travers l’individu que je prétends être, se manifeste, se révèle à lui-même, ou, l’être est ce qu’il est : « Je suis celui qui suis ».

brève de Parvis

« Rien n’est plus triste qu’une tourterelle sur un fil du téléphone »

la bataille des anciens et des modernes

La bataille des anciens et des modernes n’a jamais eu lieu, elle n’arrivera jamais non plus car elle est sans objet ; quand bien même la voudrait-on à toute force,  comme elle est sans raison elle se bornerait à des actes sans aucune portée, des coups d’épées dans l’eau, beaucoup d’énergie dépensée en vain. C’est que les anciens et les modernes ne parlent pas de la même chose, n’ont pas le même langage, ont des principes sans rapports réels et surtout des visées sans commune mesure : le monde ancien se fonde sur un principe unique, éternel, de qui dépend toute chose, le monde moderne se donne des principes faits sur mesures qu’il adopte et rejette au gré des circonstances : comment pourraient-ils s’entendre, dans ces conditions ?

préméditation

« Oui, à Bordeaux, tandis que, désespérément, je regardais du côté du bonheur, quelqu’un préméditait ma vie. Si j’avais su, alors, regarder en moi, j’eusse pu déchiffrer mon destin futur avec plus de sûreté que dans les plis de mes mains. Les vertus et les vices des adolescents ressemblent à ces créatures au commencement du monde, lorsque Dieu ne leur avait pas encore donné un nom. Tous les éléments étaient là, qui, confondus, ne pouvaient produire un autre être que celui que tu es aujourd’hui »

François Mauriac, « Commencement d’une vie »

Rugby!

Les anglais ont inventé le rugby, un jeu chevaleresque. Or, s’il est un peuple au monde qui n’est pas chevaleresque, c’est bien celui-là même qui a assassiné la chevalerie, on aura compris qu’il s’agit d’Azincourt ! Ce que l’on sait moins, si l’on passe sur le fait qu’ils ont utilisé des armes de chasse, on appréciera la veulerie à sa juste mesure, c’est qu’ils ont égorgé les six cent quatre-vingts chevaliers français qu’ils avaient fait prisonniers, la fleur de la Chevalerie du Christ, et c’est d’ailleurs sur cette félonie que repose, disent-ils, l’acte fondateur de leur nation; c’est dans leur mentalité ! Le Tournoi des Six Nations, qui a lieu ces jours-ci, est l’occasion de mettre à jour un article paru ici il y a quelques années.

Rappelons, pour la bonne forme, que le véritable adversaire du chevalier est lui-même, c’est-à-dire son propre égo, représenté traditionnellement par son adversaire du moment ; l’homme lutte jusqu’au bout de ses forces et c’est là-dessus qu’il est jugé, non pas sur la victoire ou la défaite, qui ne disent rien de l’issue du combat « intérieur » qu’il vient de livrer ; il y a des victoires amères et de glorieuses défaites, chose là encore inaccessible à un esprit anglais délibérément individualiste et pragmatique. Et les armes de ce combat, toujours selon la tradition chevaleresque, font corps avec le combattant, ce sont des armes tenues à la main, épée, masse d’arme, hache, lance, arbalète, et jamais de la vie des armes de chasse qui tuent au loin et au hasard et qui, du reste, avaient été interdites par un pape soucieux des bonnes règles. Et bien ce jeu, typiquement français dans le fond, a fini par se dévoyer chez ceux-là même qui l’avaient inventé, de sorte que c’en est fini de jouer pour jouer, de se mesurer à soi-même, place aux mercenaires, aux spadassins payés pour gagner ! Résultat : on ne sait plus où est le jeu, on ne sait même plus ce qu’est réellement ce jeu.

C’est que le rugby, au départ, est un sport collectif  qui se pratique autour d’un ballon, l’âme du jeu, où s’affrontent deux équipes dans le but de donner le maximum de soi pour contribuer à un combat loyal et dont le public, à défaut de Dieu désormais, est seul juge. Et le vocabulaire lui-même rappelle la Chevalerie avec la « Terre promise », les poteaux de la « Transformation », la passe en arrière qui organise le « front », sachant que l’âme, la servante, ne précède pas le maître, la « mêlée »…, mais reste-t-il un anglais capable de comprendre ce qu’est la transformation, le passage de l’être entre les « poteaux » de la Dualité, frontière de l’égo, qui ouvre sur le Ciel et l’éternité de l’âme ? N’en déplaise aux iconoclastes, aux sceptiques et autres mal élevés, ce jeu ne se soucie pas du résultat : gagner, perdre, n’a pas de sens en soi, ce n’est pas le sujet, l’important étant le « bien jouer » ; et c’est là d’ailleurs que se justifie la « troisième » mi-temps, où l’on s’explique sur son jeu, où l’on critique en positif et en négatif telle et telle action, où l’on « refait » le match.

C’est cela, le rugby. Et quand on voit ces grands garçons, en bonne santé, pleurer le cul dans l’herbe pour un match perdu, ou se congratuler, sauter comme des cabris pour un essai, on se met à regretter le rugby des villages, cette heureuse époque où l’on jouait pour jouer, de façon totalement désintéressée, oui, comme des chevaliers qu’étaient ces paysans, charrons, curés, clercs de notaires, ouvriers… tous confondus, partageant un même esprit et dans le respect de la personne, même s’il y avait, emportés par l’élan, quelques coups de poings qui volaient bas mais d’humeur passagère. « Mont-Joie Saint-Denis! », pour le plaisir, pour le sport : pour la chevalerie, au Nom de Dieu !