Question de principe

par mouscad

« Au commencement était la Parole… »
« 
Au commencement » veut dire à l’instant même, soit, en principe; de même que dans le mythe « il était une fois » ne veut pas dire une fois seulement mais « une fois pour toutes les autres », de même, la Parole n’a pas résonné dans le temps, mais hors du temps et une fois pour toutes: Jésus Christ est venu parmi nous « au commencement » et il règne éternellement; totus homo, totus Deus, signifie que sa Résurrection devait obligatoirement avoir lieu. Comme la parole manifeste le silence, la chair manifeste l’esprit, l’effet la cause…; ce « commencement » est l’aboutissement que se propose la métaphysique traditionnelle.
La métaphysique envisage un Principe, absolu, permanent et inconditionné, que rien ne pénètre et duquel rien ne s’extrait, en quoi il est l’Infini; non qualifié, il est au-delà de toute distinction et ne participe en rien à la manifestation. Le Principe est au-delà de la transcendance et de l’immanence; son vocabulaire varie selon les peuples mais on voit bien que l’idée reste toujours la même.
Denys l’Aréopagite, qui traite longuement du sujet, dit ceci, dans « Théologie mystique » et à propos de ce qu’il appelle la « Cause universelle »: « Elle est située au-delà de l’univers entier…; elle n’est en aucun lieu, elle ne perçoit ni n’est perçue ». Elle échappe aux sens et à tout ce que l’homme est capable de percevoir dans les conditions qui sont les siennes, elle-même ne possède rien de ce qui appartient au sensible. Plus loin, il conclut: « Nous élevant plus haut, nous disons maintenant que cette Cause n’est ni âme ni intelligence; qu’elle ne possède ni imagination, ni opinion, ni raison; qu’elle ne se peut exprimer ni concevoir… Elle ne se tient au calme ni ne possède de puissance… » Personne ne la connaît et elle ne connaît personne. « D’elle on ne peut absolument ni rien affirmer ni rien nier…» Enfin, « Elle n’est rien de ce qui appartient au non-être mais rien non plus de ce qui appartient à l’être ».
Maxime le Confesseur nomme « Sur-Être » la sur-essentielle nature de Dieu, celui qui n’intervient en rien dans le créé. Jean Scot identifie l’Essence divine à la « Nature incréée incréante », différente de la « Nature incréée créante », celle-ci actualisant celle-là sans la modifier.
Maître Eckhart dit de sa « Déité » (Sermon 2): « Dieu lui-même jamais n’y jette un instant le regard et n’y a jamais encore jeté le regard dans la mesure où il se possède selon le mode et la propriété de ses personnes. Voilà qui est facile à comprendre, car cet unique Un est sans mode et sans propriété » et, (Sermon 83): « Tu dois l’aimer en tant qu’il est un Non-Dieu, un Non-Intellect, un Non-Personne, un Non-Image. Plus encore, en tant qu’il est un Un pur…, et dans cet Un nous devons éternellement nous abîmer: du Quelque chose au Néant ». Après lui, la doctrine sera reprise par Suso, Tauler, Nicolas de Cues…
La « Réalité Muhammadienne », l’Unité, considérée en tant qu’elle contient tous les aspects de la Divinité, « est de l’Absolu la surface réverbérante à innombrables facettes qui magnifie toute créature qui s’y mire directement ».
Les Upanishads disent d’Atma qu’il est ce par quoi tout est manifesté et qui n’est soi-même manifesté par rien; on lit, dans les textes anciens, que Brahma réside dans le centre vital de tout être humain quel qu’il soit, ce qui fait dire à l’hindou, sans que cela ne le trouble: « Je suis Brahma » soit, « je suis Brahma du point de vue de Brahma », bien évidemment, et non de son point de vue individuel, ce qui serait folie. C’est en effet dans la tradition hindoue que la doctrine est le plus clairement exprimée, notamment dans cet extrait d’une étude qu’en a donnée René Guénon (voir ici, plus bas, du 17 mai 2015: « Brahma et Îshwara »)
La tradition de l’Ancien Tahiti nomme « Rumia » (Bouleversé) ce par quoi tout est, sans s’impliquer en quoi que ce soit dans tout ce qui est: « La coquille était comme un œuf qui tournait dans l’espace infini, sans ciel, sans terre, sans mer, sans lune, sans soleil, sans étoiles. Tout était dans les ténèbres, c’était une obscurité épaisse et permanente, Rumia était le nom de cette coquille de Ta’aroa (L’Unique) » (tradition orale recueillie à Bora-Bora en 1820 par le pasteur J.M. Orsmond de la Société des Missions de Londres).
Un texte taoïste, parlant de la « Perfection », s’exprime ainsi : « Ne demandez pas si le Principe est dans ceci ou dans cela; Il est dans tous les êtres. C’est pour cela qu’on Lui donne les épithètes de grand, de suprême, d’entier, d’universel, de total… Celui qui a fait que les êtres fussent des êtres, n’est pas Lui-même soumis aux mêmes lois que les êtres… Il est l’auteur des causes et des effets, mais n’est pas les causes et les effets. Il est l’auteur des naissances et des morts, mais est Lui-même au-delà de la vie et de la mort. Tout procède de Lui, et se modifie par et sous Son influence. Il est dans tous les êtres, par une terminaison de norme; mais il n’est pas identique aux êtres, n’étant ni différencié, ni limité» (Tchoang-tseu. ch. XXII ; traduction partielle du P. Wieger, pp. 395).
« Ce que nous appelons être est en fait le non-être, et ce que nous appelons le Non-être est l’Être dans son sens vrai. En sorte que nous vivons dans une grande obscurité. Ce que nous imaginons comme réel n’est pas réel, mais cependant émane du Réel, car le Réel est Tout. Donc, l’Être et le Non-être sont Tao l’un et l’autre, mais surtout n’oublie pas que Tao n’est qu’un son articulé par un être humain et que l’idée en est essentiellement inexprimable » (Henri Borel, « Wu Wei » in: Lao Tseu, « Tao Te King », Lyon, Derain, 1961, p.21).
Il ressort de ceci que la création est rigoureusement nulle au regard du Principe, qui lui est tout ce qu’il y a de plus réel, tout autre que lui étant dans le monde du relatif. « Dieu, selon qu’il est « Dieu », n’est pas la fin ultime de la créature », dit Maître Eckhart, soit: Dieu est relatif à sa « Déité » et à la « Cause universelle » de Denys; Îshwara, la « Personnalité Divine », est une détermination de Brahma; Allah l’Apparent est relatif à Allah le Caché; Ta’aroa, à Rumia… L’expression « Dieu au-delà de Dieu », utilisée par certains commentateurs de Maître Eckhart, exprime au plus près cette conception d’un Inconnu sans quoi le monde ne serait pas, mais qui ne s’implique en rien dans le créé. En d’autres termes, ce que nous percevons avec nos sens est bien réel, dire le contraire serait folie, mais cette réalité n’a de sens précisément et de raison d’être qu’à nos propres yeux et qu’en ce qui nous concerne en tant qu’individus; le Principe, quant à lui, n’a rien en vue, pas plus Dieu que sa créature, et c’est pourquoi Maître Eckhart prie Dieu d’être « dépris de Dieu », afin d’être ce qu’il était lorsqu’il se « tenait » dans sa Déité: « Lorsque j’étais dans ma cause première, je n’avais pas de Dieu et j’étais cause de moi-même »… (Sermon 52); l’homme doit être si pauvre, ajoute-t-il, qu’il ne soit et qu’il n’ait aucun lieu où Dieu puisse opérer, c’est pourquoi il prie Dieu de…
Or, Dieu étant une détermination de la Déité, nous nous trouvons là devant une impossibilité que nous devons bien traduire d’une façon ou d’une autre, avec les facultés et les images dont nous sommes capables, mais quoiqu’il en soit de cette impossibilité, c’est là que se révèle le génie du Christianisme: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme! ». L’image est frappante – je demande d’avance pardon aux théologiens si cela les choque, tant mieux s’ils en sourient -, mais comment, vous et moi, qui ne connaissons pas l’Homme, à l’exemple de Marie, comment donc et par quelle sorte de maternité donnerions-nous naissance à « nous-mêmes » qui sommes inconnaissables et qui avons nom « Déité », laquelle, selon Denys, est la simplicité même!
Toujours est-il, c’est de ce Principe qu’elles dépendent, c’est vers ce Principe que tendent toutes les créatures: « Je suis à Dieu ce que le coffre est à celui qui l’a fait: incapable de parler de Lui! »

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