Image et reflets

"Indestructible en l'homme: la nostalgie de l'absolu" (Jean Biès)

4 – sur la stèle discoïdale basque

Du point de vue du Christianisme, cette stèle participe à sa façon de deux millénaires de méditation sur le Message du Christ et il faut noter à cet égard qu’elle trouve à l’heure actuelle un renouveau certain. Il en est différemment de la stèle basque ancienne, étant donné que la tradition qui la sous-tendait s’est éteinte et avec elle, de ce fait même, la connaissance de ses particularités originales. Mais quel que soit le point de vue, elle met l’homme en face d’un conflit entre les tendances les plus opposées de sa nature divine, la seule bien réelle qui soit, et de sa nature humaine, transitoire; elle met l’être en face de ses légitimes espérances, mais aussi en face de ses propres contradictions et en fin de compte elle est aux basques ce que la croix est aux chrétiens: produit de leur génie, elle est le lieu central immobile et permanent, lieu de toute origine et de toute fin qui demeure invariable là où tout passe, s’évanouit. L’abbé J.M. de Barandiaran écrit à ce propos : « La stèle est aujourd’hui encore un symbole attaché à un idéal qui transcende la vie terrestre », on ne peut être plus clair et les mystères qu’elle recouvre sont ainsi qualifiés. Certes, ces mystères existent toujours, eu égard à cet « idéal » que nous ne connaissons pas, mais la direction est donnée quant à leurs origines: avec la stèle nous avons bien affaire à un art sacré, un art traditionnel. Sous ce rapport elle est un élément symbolique qui s’inscrit dans la tradition, quelle que soit cette tradition, en tant qu’elle en manifeste à sa façon les principes ou idées majeures. On sait que son symbolisme distingue principalement trois signes, qui sont, la circonférence, le triangle, et le point central qui les génère, dont la fonction est majeure dans l’architecture sacrée.

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la Mort

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La mort est un changement de nature. On a fini par la réduire à sa plus simple expression, c’est-à-dire à la disparition physique du corps de chair, mais c’est oublier ce qu’elle signifie en réalité. Cette mort est un symbole et d’ailleurs son nombre le dit, 13 = 12 + 1. Le cycle normal de 12 est achevé, un nouveau cycle débute, sous une autre forme; la possibilité de l’être charnel étant épuisée, un commencement dans un autre monde ou état d’être se produit, ce qui meurt étant secondaire, par définition. Reste le monde subtil, aléatoire, et le monde de l’esprit éternel, monde de l’âme vivante que le Christianisme identifie à Ève et à la Vierge Marie.
La mort signifie une renaissance, quel que soit le point de vue, y compris celui de la tireuse de cartes. Autrefois un enterrement était un moment de convivialité, maintenant on le bâcle à cent à l’heure et en tournant la tête pour ne pas voir; on se demande bien pourquoi, il n’y a rien à voir.

« ne nous soumets pas à la tentation »

– qui se déduit de  la Vulgate « ne nos inducas in tentationem » –, n’a plus sa place dans la nouvelle version française du « Notre Père »: deux mille ans, pour se rendre compte de l’erreur! C’est consternant.
Les Pères de l’Église et les Maîtres de la Sorbonne n’ont rien vu venir – décidément, on n’arrête pas le progrès! -: il ne faudra plus dire « ne nous soumets pas à la tentation », qui laisse penser que Dieu induit le fidèle au péché, parce qu’il n’y est pas enclin naturellement bien entendu, place à « ne nous laisse pas entrer en tentation », qui fait de Dieu un protecteur bienveillant, nous dit-on, parce qu’avant Il ne l’était pas!
Et ils sont au courant, les musulmans, qu’il n’y a plus de soumission?

3 – sur la stèle discoïdale basque

Les premières études sur la stèle discoïdale basque, ignorant plus ou moins délibérément l’ancienne tradition locale, ne pouvaient conclure qu’à un monument chrétien et c’est ce qui s’est produit. Puis, avec la naissance d’un certain sentiment basque, d’aucuns se sont demandés si elle ne se rattacherait pas plutôt à d’anciennes croyances et, les premiers, ont commencé à parler d’une stèle « basque », mais sans apporter d’arguments sérieux à ce qui a donné lieu finalement à un discours partisan; c’est ainsi qu’a été avancée l’idée d’une stèle « nationale » basque…
Parallèlement et à la même époque, entre la fin du 19ème et le milieu du 20ème siècle, quelques chercheurs, découvrant les légendes traditionnelles, se rendaient compte qu’elles présentaient des convergences de vues avec des données chrétiennes; en relevant ce qu’ils devaient appeler des ressemblances et plus hardiment des « emprunts », ils se demandaient comment et dans quelle mesure des thèmes propres au Christianisme auraient pu être véhiculés par l’ancienne tradition mais, persuadés qu’ils étaient de l’impossibilité, ils ont fini par en parler comme d’une de ces énigmes du passé, derrière lesquelles on se réfugie d’ordinaire. Néanmoins, et nous devons accorder ce crédit aux uns et aux autres, quelques pistes intéressantes étaient ouvertes dans l’approche de cette tradition et plus particulièrement dans l’approche d’un de ses monuments les plus caractéristiques qu’est la stèle discoïdale, car, dans bien des cas, ils avaient mis le doigt sur ce qu’il est convenu d’appeler des « parallèles »; de sorte que la vérité s’accommodait des divers points de vue, « basque » et chrétien en l’occurrence. L’affaire est en cours, mais tant que l’on ne souscrira pas à l’idée d’une unité transcendante des traditions, d’où la présence de ces mêmes parallèles que cette unité induit obligatoirement, on n’arrivera pas à une solution satisfaisante.
Ces travaux sont dus principalement à Jean-François Cerquand, Inspecteur d’Académie, qui commanda un inventaire du folklore oral basque, à Gil G. Reicher, dont l’intuition soulève toujours d’intéressantes questions sur la mythologie basque, et surtout à l’abbé Jose Miguel de Barandiaran, homme de sciences, dont les travaux sur la stèle et le légendaire basques notamment font autorité; ses études critiques éclairent sensiblement la recherche sur la tradition de ses ancêtres. Comment, de son côté, le public perçoit-il la stèle, aujourd’hui?
« Pierre des morts », on nous dit qu’elle rassemble la communauté sous un dénominateur commun, mystérieux et inéluctable, qui actualise une égalité de condition; elle rappelle, plus simplement, que tous les êtres sont mortels. Pierre des vivants, elle anime les bonnes volontés, le respect de l’autre et de soi-même indispensable à l’équilibre social; un serment prononcé devant elle est un serment tenu, non pour ce qu’elle est à première vue, une simple pierre, mais pour ce qu’elle représente de « mystérieux ». Tout cela est exact et tant que l’on s’en tient au domaine psycho-sociologique l’accord est assez unanime; rien n’empêche, en effet, que la stèle soit étudiée sous ces points de vue-là, de la sociologie, de l’archéologie et autres sciences modernes, mais son but premier n’est pas là et rien n’est résolu quant à l’essentiel de son message. Il faut procéder différemment; monument inspiré par le Ciel, c’est-à-dire par l’Esprit, elle possède de ce fait un réel caractère symbolique, c’est donc sous l’optique de la science des symboles qu’il convient de l’aborder, pour prolonger un peu ce qui précède.

brève de Parvis

– Dis-moi en quoi tu crois et je te dirais qui tu es.
– Et si je ne crois rien!
– Rien, ça n’existe pas.

6 – Hava-i’i: la Terre rouge

La couleur rouge est l’emblème de la caste royale des Anciens tahitiens, caste dite de la « ceinture rouge » et elle trouve son origine dans les « Chants » de la tradition: « Ceci se passait il y a très longtemps lorsque la terre rouge était utilisée comme nourriture. »
L’expression « Ceci se passait… » fait allusion au non temps originel, elle se lit comme cet avertissement, « Il était une fois… »; en réalité elle s’inscrit dans le Mythe et dans ce sens elle se lit, plus exactement, « Il était une fois pour toutes les autres ». Et par « nourriture », il est clair qu’il est question d’une nourriture spirituelle; cette couleur fait l’objet de traditions très anciennes, ce sont également à elles que l’on doit se reporter pour essayer d’approcher la notion.
La racine verbale adam, par exemple, signifie « être rouge »; Adamah est proprement l’argile rouge, qui, par ses propriétés plastiques, est particulièrement apte à représenter une certaine potentialité, une capacité de recevoir des formes, et il est souvent pris pour symbole de la production des êtres manifestés, à partir de la substance primordiale indifférenciée (René Guénon).
Il s’agit là de la Création, à partir de la substance métaphysique, sur laquelle intervient directement son principe, comme, dans la Bible, intervient le Souffle de l’Esprit sur la « surface des eaux ». C’est probablement pour la même raison que la « terre rouge » a une grande importance dans le symbolisme polynésien, notamment, où elle peut être prise pour une figuration de la « materia prima ». Quand on dit que cette terre était utilisée comme nourriture, on comprend que les premiers hommes en étaient formés et qu’ils étaient donc des êtres spirituels, éternels, à la façon d’Adam avant la Chute. D’autre part, sachant que le nom d’Adam se rapporte à la tradition de la race rouge, celle-ci est en correspondance avec la « terre », parmi les éléments, et avec l’Occident parmi les points cardinaux; d’où, d’ailleurs et puisque cela va ensemble, un indice non négligeable en faveur d’une origine occidentale des premiers polynésiens.

2 – sur la stèle discoïdale basque

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Le symbolisme, qui est l’écriture de la métaphysique, donne accès à une lecture traditionnelle de la stèle, c’est-à-dire à sa théorie. Le ternaire Ê, C, T (Être, Ciel, Terre) formé par le socle, est du même genre que le ternaire e, â, c (esprit, âme, corps) que représente le disque. Ces deux ternaires sont constitués, chacun, d’un principe (Ê, e), lequel, en se manifestant, distingue à son tour un principe masculin et un principe féminin (il distingue, plus exactement, ce que l’individu a en lui de masculin et de féminin, ou de positif et de négatif…, de supérieur et d’inférieur), d’où notamment l’expression de la pensée chinoise « le ciel couvre, la terre supporte ».
L’Être est le principe premier, le Dieu, Créateur, en qui se distinguent, de par sa propre polarisation, le Ciel et la Terre (Dieu fit le ciel et la terre, selon la Genèse biblique), cela correspond donc au socle de la stèle. De son côté, le disque met en relief un ternaire du même genre en lequel l’esprit, en tant que principe premier, donne naissance à l’âme, qui à son tour produit le corps. Et en effet, ce que l’on peut dire à propos de la constitution du « macrocosme » (Ê, C, T), s’applique à ce qui concerne l’esprit et l’âme dans le « microcosme », bien que dans ce cas, le corps ne peut pas être considéré à proprement parler comme un principe; étant l’aboutissement et le terme final de la manifestation de l’être humain, le corps, produit de l’âme, ne peut être « producteur » sous aucun rapport, sinon de lui-même, mais il s’agit alors d’une simple reproduction.

Un exemple de ce qui précède: cette stèle, sans date précise (17 ème siècle), présente au revers un sceau de Salomon.
Les trois ancres se rapportent aux trois « mondes » (spirituel, subtil et corporel) auxquels l’être est attaché. Au centre, un carré représente le Paradis terrestre, la circonférence figurant le Ciel, selon un symbolisme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. On remarque également les 6 « deniers », qui font allusion aux « directions » de l’Espace ou Univers en lequel l’être total s’inscrit, ainsi que l’écrit Paul dans sa Lettre aux Éphésiens (3;16/18): « Je prie que vous soyez enracinés et fondés dans l’amour pour être capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur de l’amour du Christ ». L’amour du Christ » est l’Univers, que le Verbe, en Sa Personne, anime, de qui émane et en qui se résorbe tous les êtres.

1 – sur la stèle discoïdale basque

Toutes les traditions enseignent que l’être humain est constitué d’un esprit, d’une âme et d’un corps (spiritu, anima, corpus de l’ancienne théologie); la dualité cartésienne de l’esprit et du corps, qui s’est imposée, confondant l’esprit et l’âme, ne correspond à rien de sérieux. Et cette constitution s’applique au « macrocosme » aussi bien qu’au « microcosme »; l’esprit, l’âme et le corps sont un « sur la terre comme au ciel »: dans le « macrocosme », le point au centre du cercle figure l’Esprit, la circonférence représente l’Âme, et le cercle, le Corps, lesquels trouvent leur correspondance dans le microcosme; d’où les expressions telles que le « Corps spirituel du Christ » ou « Corps de Résurrection », de l’Âme, individuelle et universelle, de l’Esprit, individuel, universel… Ces trois éléments constituent une hiérarchie où l’âme est produite par l’esprit, et le corps, improductif, produit par l’âme, termine la chaîne de l’être en disparaissant à jamais; seuls l’esprit et l’âme universels sont dans l’éternité. C’est ce que représente la stèle discoïdale, notamment la stèle basque:
« Le Ciel couvre, la Terre supporte: telle est la formule traditionnelle qui détermine, avec une extrême concision, les rôles de ces deux principes complémentaires, et qui définit symboliquement leurs situations, respectivement supérieure et inférieure, par rapport aux « dix mille êtres », c’est-à-dire à tout l’ensemble de la manifestation universelle. Ainsi sont indiqués, d’une part, le caractère « non-agissant » de l’activité du Ciel ou de Purusha, et, d’autre part, la passivité de la Terre ou de Prakriti, qui est proprement un « terrain » ou un « support » de manifestation, et qui est aussi, par suite, un plan de résistance et d’arrêt pour les forces ou les influences célestes agissant en sens descendant. Ceci peut d’ailleurs s’appliquer à un niveau quelconque d’existence, puisqu’on peut toujours envisager, en un sens relatif, l’essence et la substance par rapport à tout état de manifestation, comme étant, pour cet état pris en particulier, les principes qui correspondent à ce que sont l’Essence et la Substance universelles pour la totalité des états de la manifestation ». (René Guénon, «La Grande Triade», ch.3)

nul n’est prophète en son pays…

Un jour, le Christ se rend dans son lieu d’origine, où ses disciples le suivent. Alors qu’il enseigne dans la synagogue, de nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, se demandent d’où lui vient son autorité, quelle est cette sagesse qui lui est donnée, que sont ces grands miracles que ses mains réalisent? N’est-il pas le charpentier, fils de Marie? Et ils se scandalisaient à son sujet, mais il leur dit: « Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie, et dans sa maison, et dans sa parenté », et il ne put faire ce jour-là aucun miracle, justement parce qu’il était dans son « lieu d’origine », dans le sein de Dieu où tout est plénitude, où tout et tous sont un, « comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé ».

Plaçons-nous un instant

au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le « bien-être » matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l’existence par le « progrès » moderne; sont-ils bien sûrs de n’être pas dupes ? Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd’hui qu’autrefois, parce qu’ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d’autres choses de ce genre, parce qu’ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ! Il nous semble que c’est tout le contraire: le déséquilibre ne peut être la condition d’un véritable bonheur; d’ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d’être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et elle créera toujours plus de besoins qu’elle n’en pourra satisfaire, car, une fois qu’on s’est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s’y arrêter, et il n’y a même aucune raison de s’arrêter à un point déterminé. Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d’être privés de choses qui n’existaient pas et auxquelles ils n’avaient jamais songé; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu’ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires. Aussi s’efforcent-ils, par tous les moyens, d’acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu’ils soient capables d’apprécier: il ne s’agit que de « gagner de l’argent », parce que c’est là ce qui permet d’obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encore, parce qu’on se découvre sans cesse des besoins nouveaux ; et cette passion devient l’unique but de toute la vie… De là l’envie et même la haine dont ceux qui possèdent la richesse sont l’objet de la part de ceux qui en sont dépourvus ; comment des hommes à qui on a prêché les théories « égalitaires » pourraient-ils ne pas se révolter en constatant autour d’eux l’illégalité sous la forme qui doit leur être la plus sensible, parce qu’elle est de l’ordre le plus grossier ? Si la civilisation moderne devait s’écrouler quelque jour sous la poussée des appétits désordonnés qu’elle a fait naître dans la masse, il faudrait être bien aveugle pour n’y pas voir le juste châtiment de son vice fondamental, où pour parler sans aucune phraséologie morale, le « choc en retour » de sa propre action dans le domaine même où elle s’est exercée. Il est dit dans l’Évangile : « Celui qui frappe avec l’épée périra par l’épée » ; celui qui déchaîne les forces brutales de la matière périra écrasé par ces mêmes forces, dont il n’est plus maître lorsqu’il les a imprudemment mises en mouvement, et qu’il ne peut se vanter de retenir indéfiniment dans leur marche fatale … Et l’Évangile dit encore : « Toute maison divisée contre elle-même s’écroulera »; cette parole aussi s’applique exactement au monde moderne, avec sa civilisation matérielle, qui ne peut, par sa nature même, que susciter partout la lutte et la division. La conclusion est trop facile à tirer, et il n’est pas besoin de faire appel à d’autres considérations pour pouvoir, sans crainte de se tromper, prédire à ce monde une fin tragique, à moins qu’un changement radical, allant jusqu’à un véritable retournement, ne survienne à brève échéance.
René Guénon, « La crise du monde moderne », 1927.