Image et reflets

"Indestructible en l'homme: la nostalgie de l'absolu" (Jean Biès)

le Chevalier, la Mort et le Diable…

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Adam, Chevalier vieillissant, « sans peur et sans reproche », est plongé dans les saligues de son âme tourmentée. Son château fort originel s’éloigne dans le ciel, va-t-il le perdre de vue?, mais il a conquis sa toison, cet habit de peau que l’Éternel lui a donné et il sait maintenant qu’il va mourir, comme Il le lui a dit, en clair: « si tu en manges, tu en mourras »; l’information s’avérait exacte, il n’en avait jamais douté. D’aucuns croient que l’Éternel l’a chassé du Paradis pour le punir de Lui avoir désobéi, c’est un point de vue, évidemment, mais en réalité, en mangeant volontairement de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, il demande à voir ce qu’il y a derrière et il assume; maintenant, ses compagnons de route que sont désormais la Mort et le Diable, sont là pour le lui rappeler. C’est le sujet de ses réflexions, il regarde droit devant lui et il pense.
Je veux savoir ce que sont la vie et la mort; j’avais le choix, je l’ai fait, la Mort me le rappelle, avec son sablier, je l’avais bien comprise mais de toute façon ma vie est ailleurs, je ne fais ici que passer. Et l’autre, derrière moi, l’unicorne, lui aussi croit que je ne l’ai pas vu! Il a perdu la corne du Bien qu’il avait sous le nom de Satan, reste le Diable, qui voudrait me faire peur! Lis donc l’Apocalypse, ce Livre te concerne.
Mais le plus curieux, dans mon affaire, c’est la salamandre, sous les pieds de mon cheval: tout le monde va de l’avant, vers le Couchant, sauf elle qui remonte au Levant, d’où je viens… Elle passe au milieu des passions sans se bruler, elle va vers le Paradis par le plus court chemin. Elle est un peu moi, au fond, en tout cas je me reconnais en elle, quelque chose qui brule sans bruler et qui est éternel, quelque chose de caché…

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le Magicien

I - le Bateleur

Le Magicien est un adulte, et non plus le Démiurge en devenir du tarot de Marseille qui vient de monter ses tréteaux: « Approchez m’sieudames… » Son habit rouge et vert le situe dans la vie, rien que dans la vie la preuve en est, l’Apocalypse retrace son enterrement officiel avec force et fracas; celui-ci provient du tarot dit des Visconti.
Il est assis, avec tous les signes de la respectabilité, sur son coffre plein de choses de tous ordres, afin de répondre aux demandes des gens qui le détestent ou au contraire se mettent volontiers à son service; il répond à tout et à tous, par le faux et par le vrai, lui-même n’en ayant cure – est-il seulement capable de faire la distinction ?
Le bâton, dans sa main, veut dire qu’il frappe aussi souvent qu’il offre à boire, tandis que son autre main puise dans son trésor. Son travail? Avec le bâton, la coupe, le denier et l’épée, il punit et encourage, sollicite et assouvit les vices de ses patients, flatte leurs tendances selon leur nature, ennorgueillit la générosité et l’intelligence, délecte la méchanceté et le pardon, comble l’avarice et la sensualité, gonfle l’amour et la haine, flatte les imaginations, où il puise la sienne car il n’en a aucune tant il est nul. Ainsi il sert la coupe à l’alcoolique, il distribue ses deniers à l’avare et au tyran, il use de l’épée pour frapper coupables et innocents, de face et dans le dos indifféremment du moment qu’il tue, il comble ses sujets ou les prive de plaisirs…, à telle enseigne que le Décalogue a été fait uniquement pour le contrer, qui dit: tu ne tueras point, tu ne commettras point d’adultère, tu ne porteras pas de faux témoignages…: c’est contre lui que la Bible a écrit cela, c’est dire sa puissance. Mais, et c’est le Christ qui le dit, en Marc: « Tout sera pardonné aux enfants des hommes… » et en effet, que faire d’autre contre un pareil adversaire sinon pardonner ceux qu’il séduit ou élimine?

brève de Parvis

« Il y a ceux qui descendent de l’arbre en passant par le singe, c’est ce qu’ils disent, et il y a ceux qui descendent d’Adam en passant par l’arbre de la connaissance, moi c’est différent je suis basque »

le Bateleur

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Le Bateleur, première lame majeure du tarot de Marseille, est l’unique acteur et en même temps celui à qui s’adresse le jeu complet; en d’autres termes, il est l’image que réfléchit le miroir de celui qui le regarde et qui dès lors peut se dire: je suis le Bateleur, le tarot est l’image de ma route, il est le film de ma vie sur cette terre; chaque lame représente un élément majeur de ma vie, dont l’aboutissement est représenté par le Mat, qui se rapporte lui-même à mon « au-delà ». Le Bateleur ouvre la porte sur le monde actuel, le Fou en ferme la porte, il n’est plus de ce monde de la raison, il a dépassé le Monde. C’est là un enseignement, parmi bien d’autres, que nous délivre le moyen-âge.
Le Bateleur est un illusionniste, qui nous ferait prendre les vessies pour des lanternes. Il est charmeur, abrupt, susceptible de distribuer le bien et le mal selon on ne sait quels critères, sa présence est insaisissable, il est souple et retors, intuitif et obstiné, il n’aime ni ne hait…, en deux mots, il est toute chose et son contraire, il est ou représente l’âme du premier homme. Parce qu’il est une âme d’enfant qui se cherche, dont la gentillesse et la méchanceté naturelles ne se forcent ni ne calculent, il vit l’instant présent, immobile.
Ne cherche pas quelque chose de profond ou d’élevé chez lui, il est tout cela en puissance, mais rien de tout cela ne se distingue en lui et cela lui suffit; il découvre le monde en être totalement libre, spectateur, il attend quelque chose, mais il commencera à se poser des questions en découvrant la Papesse.

Exode 3,14

La loi fondamentale de la métaphysique reconnaît l’identité de l’être et du connaître: je sais ce que je suis, parce que je suis ce que je sais; le Fils est Dieu parce qu’il le connait et il le connait parce qu’il est Dieu lui-même: « Je suis celui qui suis ». Or, Dieu seul se connaît, car seul Dieu est, autrement dit, nul ne le connaît si ce n’est lui-même.
C’est vers cela que tout homme tend, vers la connaissance de soi-même dans la totalité de son être, corps, âme et esprit, et ce par des chemins que Dieu seul connaît: toute autre forme de connaissance est fausse, virtuelle, incomplète, quelle que soit sa nature elle ne signifie rien de profond.

Liberté, Égalité, etc…

Un pipole affichait en français, il y a quelque mois, en caractères gras qui prenaient la moitié de la page: « Liberté, Égalité, Réalité », pour se moquer des français, bien entendu; c’est un sport national chez eux et pourquoi pas, pour une fois que cela ne nous coûte rien.
Mais, franchement, mon frère, il faut être anglais pour écrire une pareille ânerie; qui d’autre aurait songé à la sortir, celle-là, je te le demande? C’est tout simplement qu’un anglais ne peut pas comprendre une suite de mots qui déjà, chacun d’eux pris à part, le dépasse: Liberté, Égalité, Fraternité! Ouatisit! Sa nature s’y oppose, ses gènes l’en empêchent qui se refusent à une approche quelque peu intellectuelle de la chose.
Ce n’est pas que nous n’y croyons pas, à la Liberté, à l’Égalité et à la Fraternité, ce n’est pas ça le sujet, le sujet, ma sœur, est que nous tendons vers cet idéal, nous espérons cet idéal, nous le souhaitons, nous faisons comme si nous possédions cette chose extraordinaire et nous mettons tout en œuvre pour croire nous-mêmes à une invraisemblance; et il n’est parmi nous jusqu’à ceux qui se disent incroyants pour prier que cela nous arrive, pour qu’un jour, on ne sais pas quand d’ailleurs mais on s’en fout, pour qu’un jour donc la Liberté, l’Égalité et la Fraternité règnent sur notre beau Pays. C’est cela, notre Réalité, c’est un projet complètement fou, inscrit en toutes lettres dans notre Constitution et nous y croyons, Nom de Dieu, mais comme Ty-Ty Wadden croit à son or, comme Emma Bovary croit à l’amour, mais comme Vercingétorix et Notre Général Deux Étoiles croyaient en leur Pays et c’est cela qui fait réellement une nation, c’est un projet commun, surtout s’il est irréalisable comme c’est le cas, car c’est cela qui lui donne une certaine envergure, une dimension cosmique, enfin, digne de l’être humain.
Mais, ma sœur, mon frère, je vous prends à témoin: est-ce qu’un anglais n’a jamais eu de cette sorte d’envergure, de cette sorte de spéculation qui dépasserait le seuil de son cerveau de boutiquier! Et il faudrait qu’on les prenne au sérieux, nos excessivement chers amis anglais? On les aime bien, somme toute, jusqu’à la mouquire, mais tout de même…

brève de Parvis

« Tu as essayé de lire la Bible à la première personne, au commencement je créai le ciel et la terre?… Tu devrais. Ça prend tout de suite une sacrée dimension. »

7 – Sur la « croix basque »

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Le point géométrique central représente l’esprit, il est quantitativement nul et n’occupe aucun espace, bien qu’il soit le principe éternel par lequel est produit l’être. La circonférence représente le corps, mortel, elle est également quantitativement nulle, la ligne qui le symbolise n’ayant pas de surface. Le centre et la circonférence sont les « extrémités » de l’être en lequel l’esprit, informel, produit l’âme, et l’âme produit le corps, celui-ci fermant la chaîne de l’être. Le cercle représente l’âme pure, l’âme originelle, l’Ève du premier Jour et c’est sur elle que se superpose l’âme individuelle, représentée par notre croix, qui, en effectuant son mouvement de rotation autour du centre, laisse toujours apparent le fond (en clair) de l’âme première; la tradition métaphysique dit que l’être est un composé tripartite en lequel l’élément intermédiaire fait le lien entre l’universel et l’individuel, autrement dit, entre Dieu et l’homme actuel.
Ces deux « parties » de l’âme incluent tout ce qui a rapport à la dualité, dans tous les domaines, dont le bien et le mal, les genres, tout ce qui constitue la multitude en fin de compte, et ils sont exempts de toutes connotations morales, philosophiques, esthétiques ou autres. En effet, ces couples ne peuvent pas être mis en relation les uns avec les autres, le masculin et le féminin par exemple étant sans rapport aucun avec le bien et le mal, etc…; l’interprétation sentimentale des conditions de l’existence fausse la « lecture » de tout symbole en ce qu’elle ne trouve écho que dans le monde mortel.
Nous avons donc ici deux termes pour symboliser l’âme humaine, un clair et un sombre, qui se complètent beaucoup plus qu’ils ne s’opposent en ce sens que l’un ne peut pas être sans l’autre; le bien, le masculin, l’affirmatif… supposent le mal, le négatif, le féminin… et inversement, ou, d’un mal peut sortir un bien; de même qu’aucun être n’est purement masculin ou purement féminin, c’est ce que veut dire le contraste des quatre « virgules » dans leur mouvement de rotation sur le « fond » fixe de l’âme éternelle. Seule des trois éléments constitutifs de l’être, l’âme est en mouvement: elle reçoit les informations du « dehors », elle commande l’acte en réaction à leurs impulsions, mentales ou intuitives, d’une façon générale elle développe les possibilités qui doivent trouver leur réalisation et c’est là au fond le travail d’Ève, que la tradition judéo-chrétienne développe à partir du mythe de la « Tentation » (Gen.: ch.2). De sorte que le sens de rotation de la croix n’influe pas vraiment sur le symbolisme en général; le mouvement met surtout en évidence le « frottement » de l’âme sur elle-même, si l’on peut s’exprimer ainsi, ce que l’on traduit avec des termes comme, émotions, pulsions, réflexions…, qui sont à la base de l’existence et, de ce point de vue, interviennent dans le destin individuel de l’être.
En fin de compte: l’esprit est immuable, et le corps, ignorant lui-même le bien et le mal, est passif, de par sa nature et il ne produit rien qui lui soit inférieur; seule l’âme sensible à ce monde commande le processus humain, de par sa nature complexe elle incite Adam à « manger de l’arbre » de la Science du bien et du mal, par exemple. Lorsqu’on parle avec juste raison d’une « âme basque », c’est là qu’elle se trouve, de par le choix même que les basques font de ce symbole exprimant parfaitement leur intelligence de l’être, symbole que dès lors on peut dire proprement basque.
Cela n’interdit pas d’autres « lectures » de la croix basque, profanes notamment, mais dont, encore une fois, l’universalité attestée montre qu’elle fixe à la mémoire un certain nombre de renseignements utiles aux réflexions sur les causes premières de cette humanité et les conditions qui sont les siennes.

points de vue

Si l’on peut dire que René Guénon est la métaphysique de l’Infini, Maître Eckhart est celle du Néant. Il s’agit d’une même idée, c’est la façon d’y aborder qui diffère et en effet, qu’on le veuille ou non, ils ne sont pas à la même place dans notre répertoire d’images; question de quantité, il faut croire, car si l’infini fait penser au tout, le néant, synonyme de rien, passe pour son inverse, d’où le décalage. Il semble tout de même que la notion d’Infini soit, sinon plus accessible mentalement, du moins, elle n’interdit pas une approche objective, alors que le néant ne suppose aucun accès, aucune issue; d’ailleurs, le monde moderne a horreur du néant, c’est pourquoi il se déteste au point de se détruire lui-même.

Question de principe

« Au commencement était la Parole… »
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Au commencement » veut dire à l’instant même, soit, en principe; de même que dans le mythe « il était une fois » ne veut pas dire une fois seulement mais « une fois pour toutes les autres », de même, la Parole n’a pas résonné dans le temps, mais hors du temps et une fois pour toutes: Jésus Christ est venu parmi nous « au commencement » et il règne éternellement; totus homo, totus Deus, signifie que sa Résurrection devait obligatoirement avoir lieu. Comme la parole manifeste le silence, la chair manifeste l’esprit, l’effet la cause…; ce « commencement » est l’aboutissement que se propose la métaphysique traditionnelle.
La métaphysique envisage un Principe, absolu, permanent et inconditionné, que rien ne pénètre et duquel rien ne s’extrait, en quoi il est l’Infini; non qualifié, il est au-delà de toute distinction et ne participe en rien à la manifestation. Le Principe est au-delà de la transcendance et de l’immanence; son vocabulaire varie selon les peuples mais on voit bien que l’idée reste toujours la même.
Denys l’Aréopagite, qui traite longuement du sujet, dit ceci, dans « Théologie mystique » et à propos de ce qu’il appelle la « Cause universelle »: « Elle est située au-delà de l’univers entier…; elle n’est en aucun lieu, elle ne perçoit ni n’est perçue ». Elle échappe aux sens et à tout ce que l’homme est capable de percevoir dans les conditions qui sont les siennes, elle-même ne possède rien de ce qui appartient au sensible. Plus loin, il conclut: « Nous élevant plus haut, nous disons maintenant que cette Cause n’est ni âme ni intelligence; qu’elle ne possède ni imagination, ni opinion, ni raison; qu’elle ne se peut exprimer ni concevoir… Elle ne se tient au calme ni ne possède de puissance… » Personne ne la connaît et elle ne connaît personne. « D’elle on ne peut absolument ni rien affirmer ni rien nier…» Enfin, « Elle n’est rien de ce qui appartient au non-être mais rien non plus de ce qui appartient à l’être ».
Maxime le Confesseur nomme « Sur-Être » la sur-essentielle nature de Dieu, celui qui n’intervient en rien dans le créé. Jean Scot identifie l’Essence divine à la « Nature incréée incréante », différente de la « Nature incréée créante », celle-ci actualisant celle-là sans la modifier.
Maître Eckhart dit de sa « Déité » (Sermon 2): « Dieu lui-même jamais n’y jette un instant le regard et n’y a jamais encore jeté le regard dans la mesure où il se possède selon le mode et la propriété de ses personnes. Voilà qui est facile à comprendre, car cet unique Un est sans mode et sans propriété » et, (Sermon 83): « Tu dois l’aimer en tant qu’il est un Non-Dieu, un Non-Intellect, un Non-Personne, un Non-Image. Plus encore, en tant qu’il est un Un pur…, et dans cet Un nous devons éternellement nous abîmer: du Quelque chose au Néant ». Après lui, la doctrine sera reprise par Suso, Tauler, Nicolas de Cues…
La « Réalité Muhammadienne », l’Unité, considérée en tant qu’elle contient tous les aspects de la Divinité, « est de l’Absolu la surface réverbérante à innombrables facettes qui magnifie toute créature qui s’y mire directement ».
Les Upanishads disent d’Atma qu’il est ce par quoi tout est manifesté et qui n’est soi-même manifesté par rien; on lit, dans les textes anciens, que Brahma réside dans le centre vital de tout être humain quel qu’il soit, ce qui fait dire à l’hindou, sans que cela ne le trouble: « Je suis Brahma » soit, « je suis Brahma du point de vue de Brahma », bien évidemment, et non de son point de vue individuel, ce qui serait folie. C’est en effet dans la tradition hindoue que la doctrine est le plus clairement exprimée, notamment dans cet extrait d’une étude qu’en a donnée René Guénon (voir ici, plus bas, du 17 mai 2015: « Brahma et Îshwara »)
La tradition de l’Ancien Tahiti nomme « Rumia » (Bouleversé) ce par quoi tout est, sans s’impliquer en quoi que ce soit dans tout ce qui est: « La coquille était comme un œuf qui tournait dans l’espace infini, sans ciel, sans terre, sans mer, sans lune, sans soleil, sans étoiles. Tout était dans les ténèbres, c’était une obscurité épaisse et permanente, Rumia était le nom de cette coquille de Ta’aroa (L’Unique) » (tradition orale recueillie à Bora-Bora en 1820 par le pasteur J.M. Orsmond de la Société des Missions de Londres).
Un texte taoïste, parlant de la « Perfection », s’exprime ainsi : « Ne demandez pas si le Principe est dans ceci ou dans cela; Il est dans tous les êtres. C’est pour cela qu’on Lui donne les épithètes de grand, de suprême, d’entier, d’universel, de total… Celui qui a fait que les êtres fussent des êtres, n’est pas Lui-même soumis aux mêmes lois que les êtres… Il est l’auteur des causes et des effets, mais n’est pas les causes et les effets. Il est l’auteur des naissances et des morts, mais est Lui-même au-delà de la vie et de la mort. Tout procède de Lui, et se modifie par et sous Son influence. Il est dans tous les êtres, par une terminaison de norme; mais il n’est pas identique aux êtres, n’étant ni différencié, ni limité» (Tchoang-tseu. ch. XXII ; traduction partielle du P. Wieger, pp. 395).
« Ce que nous appelons être est en fait le non-être, et ce que nous appelons le Non-être est l’Être dans son sens vrai. En sorte que nous vivons dans une grande obscurité. Ce que nous imaginons comme réel n’est pas réel, mais cependant émane du Réel, car le Réel est Tout. Donc, l’Être et le Non-être sont Tao l’un et l’autre, mais surtout n’oublie pas que Tao n’est qu’un son articulé par un être humain et que l’idée en est essentiellement inexprimable » (Henri Borel, « Wu Wei » in: Lao Tseu, « Tao Te King », Lyon, Derain, 1961, p.21).
Il ressort de ceci que la création est rigoureusement nulle au regard du Principe, qui lui est tout ce qu’il y a de plus réel, tout autre que lui étant dans le monde du relatif. « Dieu, selon qu’il est « Dieu », n’est pas la fin ultime de la créature », dit Maître Eckhart, soit: Dieu est relatif à sa « Déité » et à la « Cause universelle » de Denys; Îshwara, la « Personnalité Divine », est une détermination de Brahma; Allah l’Apparent est relatif à Allah le Caché; Ta’aroa, à Rumia… L’expression « Dieu au-delà de Dieu », utilisée par certains commentateurs de Maître Eckhart, exprime au plus près cette conception d’un Inconnu sans quoi le monde ne serait pas, mais qui ne s’implique en rien dans le créé. En d’autres termes, ce que nous percevons avec nos sens est bien réel, dire le contraire serait folie, mais cette réalité n’a de sens précisément et de raison d’être qu’à nos propres yeux et qu’en ce qui nous concerne en tant qu’individus; le Principe, quant à lui, n’a rien en vue, pas plus Dieu que sa créature, et c’est pourquoi Maître Eckhart prie Dieu d’être « dépris de Dieu », afin d’être ce qu’il était lorsqu’il se « tenait » dans sa Déité: « Lorsque j’étais dans ma cause première, je n’avais pas de Dieu et j’étais cause de moi-même »… (Sermon 52); l’homme doit être si pauvre, ajoute-t-il, qu’il ne soit et qu’il n’ait aucun lieu où Dieu puisse opérer, c’est pourquoi il prie Dieu de…
Or, Dieu étant une détermination de la Déité, nous nous trouvons là devant une impossibilité que nous devons bien traduire d’une façon ou d’une autre, avec les facultés et les images dont nous sommes capables, mais quoiqu’il en soit de cette impossibilité, c’est là que se révèle le génie du Christianisme: « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme! ». L’image est frappante – je demande d’avance pardon aux théologiens si cela les choque, tant mieux s’ils en sourient -, mais comment, vous et moi, qui ne connaissons pas l’Homme, à l’exemple de Marie, comment donc et par quelle sorte de maternité donnerions-nous naissance à « nous-mêmes » qui sommes inconnaissables et qui avons nom « Déité », laquelle, selon Denys, est la simplicité même!
Toujours est-il, c’est de ce Principe qu’elles dépendent, c’est vers ce Principe que tendent toutes les créatures: « Je suis à Dieu ce que le coffre est à celui qui l’a fait: incapable de parler de Lui! »